
I would prefer not to.
Bartleby, Herman Melville.
[Tu n'existes même pas au sens platonicien du terme]
- Je me demande encore comment on s'est débrouillés pour finir par se défoncer devant un bêtisier pourri un samedi soir.
- Arrête, c'est terrible, j'ai l'impression que c'est la fin du monde, qu'on nous fait une rétrospective de tout ce qui s'est passé auparavant et qu'à la fin, tout va s'éteindre.
- ... Donc, arrive le matin de l'entretien... Enfin, le matin, c'est beaucoup dire vu que j'ai attendu de 8 heures à midi moins le quart. Y avait une queue monstrueuse - c'était pas si mal, remarque, ils proposaient du café et des croissants gratuits. Evidemment, t'avais tous les timides et les stressés qui voulaient rien - par contre, la meuf, quand elle est arrivée à côté de moi, j'ai dévalisé son plateau. Elle m'a regardé un peu bizarrement - faut dire que j'étais le seul sapé en charclo. La veille, comme il me fallait un costard, j'étais allé chez Emmaïus et j'en avais trouvé qu'un qui m'allait dix fois - putain si t'avais vu ça, tu m'en aurais voulu d'être d'aussi mauvais goût... J'avais trois tonnes de fringues en dessous pour que ça baille pas trop. Du coup, j'avais des épaules disproportionnées par rapport au reste de mon corps et je suais comme un chien dans mes pompes à 10 euros... en même temps, j'allais pas me pointer habillé comme si je postulais au Wall Street Journal. Donc, bref, quand vient mon tour, je me retrouve en face de trois connards, deux mecs et une meuf, et me voilà à sortir mon baratin pendant dix minutes, mon nom, mon âge et tout le bordel. Finalement, le gars du milieu ouvre le feu - il avait une gueule de têtard hystéro et il mettait un point d'honneur à toujours être d'un avis contraire au mien pour tester mes nerfs. Il me dit on va commencer par des questions d'actualité. Je te raconte pas la gueule de l'actualité... Première question : "que pensez vous du secteur de la pêche en France?" Je sais même plus ce que j'ai répondu, j'étais en pilote automatique. En fait, pendant tout le truc, je m'imaginais dans la peau du mec qui me parlait, alors forcément j'étais à deux doigts de la suffocation. En plus, je pouvais pas m'empêcher de répéter toutes leurs questions d'un air songeur comme si c'était les plus connes que j'avais entendu de ma vie - ce qui était pas loin de la vérité. Le deuxième mec, le baraqué - peut-être pour m'aider, j'sais pas - me lance: disons que vous êtes commissaire de l'Union Européenne, vous êtes chargé de donner ou non aux pécheurs de nouvelles subventions, qu'est ce que vous faites? Moi je le regarde, un peu éberlué, je lui réponds: écoutez, je peux pas vous donner une réponse comme ça, moi, faudrait peut-être voir avec les autres pays européens. Il me coupe, il me fait non non, vous voyez avec personne, faut que vous me donniez une réponse. Il ajoute un truc en marmonnant que je ne comprends absolument pas. Je me penche en avant, je lui demande s'il peut répéter et il me fait non je vous l'ai déjà dit une fois ça devrait suffire. Je lui réponds ok, tant pis, si je comprends que vos fins de phrase, je vois pas ce que je pourrais dire d'intéressant. A ce moment là, je crois que la température est encore tombée de dix degrés... La meuf, elle était plus adepte des mises en situation, ambiance jeux de rôles à la con, pour tester mes réactions face à l'obligation de prendre des initiatives... je lui ai bien signifié que moi je jouais pas pour avoir le plus gros bureau - à chaque nouveau problème qu'elle me posait je répondais que j'allais en référer à mes supérieurs. Et puis le têtard reprend la parole, il me dit: est ce que vous pensez que la cravate est un signe d'élégance? J'ai failli me mettre à rire, je le regarde, je répète avec un air pénétré: est-ce que la cravate est un signe d'élégance...? Bon... ben écoutez... la cravate... oui, c'est un signe d'élégance pour ceux qui pensent qu'être bien habillés apporte un certain crédit, mais après on peut être l'homme le plus vulgaire du monde et porter une cravate, hein, ça change rien. Le gars, il a tiré c'te gueule... et moi dans ma tête j'étais là, je me disais pourvu qu'il l'ait pas trop pris pour lui. Evidemment, en fin de compte, je me suis fait piégé. La baraque me dit : à propos, qu'est ce que vous pensez de la mise en place d'un système de quotas et de primes? Ca vous choque? Moi je hausse les épaules, je voyais pas trop de quoi il voulait parler, je lui dis: Me choquer? Non, si c'est une façon d'augmenter le rendement, pourquoi pas... Il prend un air scandalisé, il me fait ah, c'est le seul but que vous y voyez, vous? Augmenter le rendement? Je lui dis: Ben je sais pas, ça peut aussi apporter une motivation supplémentaire à ceux qui sont arrivés un petit peu là par hasard. Il me répond oui et bien en parlant de gens qui sont là par hasard, vous êtes arrivés comment ici, vous? Grand vide dans ma tête... Je respire un grand coup et je lui mitonne un truc comme quoi j'ai arrêté l'école en troisième – parce que moi, je voulais juste un boulot pas trop pénible, pas trop mal payé et sans aucune responsabilité, si je lui disais que j'ai un BAC+2 c'était mort - et voila que je lui récite du Zola en me la jouant pauvre mais digne. Et c't'enfoiré de têtard me sort: est ce que vous croyez qu'on a vraiment besoin de quelqu'un qui n'a qu'un BEPC ici? Je lui réponds sèchement que comme l'annonce spécifiait qu'aucun diplôme n'était requis, j'étais sensé avoir ma chance... S'en est suivi une plage de silence accablé des deux côtés du bureau. Ce que j'ai pas compris, c'est la dernière question. Avant de me foutre dehors, la baraque me dit: vous savez à quelle place la France a terminé aux derniers J.O.? Je soupire, je dis j'en sais rien, 35eme? Le mec, complètement outré, me gueule mais non on a fini 4eme. J'ai haussé les épaules, j'ai dit ah je croyais qu'on avait tout perdu, comme d'habitude... et je me suis cassé. J'ai pas eu le job.
- On peut voter pour Apple aux prochaines éléctions? Parce que bon, quitte à avoir un truc minuscule qui vaut la peau du cul autant que ce soit joli et que ça fonctionne, quoi.
- T'as vu, NTM se reforme.
- En forme de quoi ?
- (chantonnant) Tu sais quelqu'un m'a dit que quelqu'un lui a dit que quelqu'un lui a dit que quelqu'un lui a dit...
- Vas-y, on s'en bat les flans du téléphone arabe de Carla Bruni.
– Le plus beau mec du monde, il serait émetophage, j'en voudrais pas.
– C'est clair, même si c'est le dernier qu'il reste sur terre, c'est hors de question...
– De toute façon, si c'est le dernier qu'il reste on lui fait la peau, ce serait dommage de s'arrêter si près du but.
- ...c'est là qu'il m'a présenté Cindy, consanguine, chômeuse, pédophile... enfin, née à Calais, quoi.
- On avait pas rangé la table cet après-midi?
- Tu crois? Je sais plus.
- Ben oui, j'ai l'impression qu'il y a pas si longtemps j'avais un vrai lieu de vie de ce côté et maintenant je me sens oppressé, j'ose plus bouger.
- C'est vrai que la pile de trucs avance dangereusement vers nous.
- Oui, elle attaque avec sobriété mais je tiens à dire qu'on est pas dupes.
- Elle, chaque fois qu'elle ouvre sa gueule, j'ai envie de lui casser la bouche pour lui signifier que ça n'a déjà que trop duré.
- Ouais, faudrait vraiment qu'elle se contente de chanter dans sa salle de bain...
- ... Et qu'elle ferme la porte surtout.
- ... J'étais super pressée, je me précipite dans le métro comme une furie, et évidemment une borne sur deux ne fonctionnait pas. Il y avait un monde fou et j'avais pas le temps d'attendre un ticket. Je ressors en courant, je me jette dans le premier taxi qui passe et, stupeur, je me rends compte que le chauffeur c'est une vielle dame de 65-70 ans, avec des lunettes de soleil, des cheveux peroxydés et un chemisier chamarré de toutes les couleurs. Cash, je me dis ok, je suis pas arrivée. Contre toute attente, elle roule comme une tarée et commence à pester au niveau de la rue de Rivoli parce que tout était bouché. A un moment, elle m'indique un truc sur le trottoir et me dit "vous ne trouvez pas ça honteux, vous?" Je tourne la tête, je vois un groupe de clodos étalés devant les boutiques de luxe. Je n'ai pas eu le temps de formuler la moindre réponse qu'elle éructait déjà "il attend quoi Sarkozy pour les loger, ces malheureux? Qu'ils attrapent des sales maladies et qu'ils nous refilent la peste?"
- Elle t'a dit ça, sérieux?
- Sérieux.
- Ahaha, les gens sont magiques, on devrait vraiment leur parler plus souvent.
- Arrête, c'est terrible, j'ai l'impression que c'est la fin du monde, qu'on nous fait une rétrospective de tout ce qui s'est passé auparavant et qu'à la fin, tout va s'éteindre.
[...]
- ... Donc, arrive le matin de l'entretien... Enfin, le matin, c'est beaucoup dire vu que j'ai attendu de 8 heures à midi moins le quart. Y avait une queue monstrueuse - c'était pas si mal, remarque, ils proposaient du café et des croissants gratuits. Evidemment, t'avais tous les timides et les stressés qui voulaient rien - par contre, la meuf, quand elle est arrivée à côté de moi, j'ai dévalisé son plateau. Elle m'a regardé un peu bizarrement - faut dire que j'étais le seul sapé en charclo. La veille, comme il me fallait un costard, j'étais allé chez Emmaïus et j'en avais trouvé qu'un qui m'allait dix fois - putain si t'avais vu ça, tu m'en aurais voulu d'être d'aussi mauvais goût... J'avais trois tonnes de fringues en dessous pour que ça baille pas trop. Du coup, j'avais des épaules disproportionnées par rapport au reste de mon corps et je suais comme un chien dans mes pompes à 10 euros... en même temps, j'allais pas me pointer habillé comme si je postulais au Wall Street Journal. Donc, bref, quand vient mon tour, je me retrouve en face de trois connards, deux mecs et une meuf, et me voilà à sortir mon baratin pendant dix minutes, mon nom, mon âge et tout le bordel. Finalement, le gars du milieu ouvre le feu - il avait une gueule de têtard hystéro et il mettait un point d'honneur à toujours être d'un avis contraire au mien pour tester mes nerfs. Il me dit on va commencer par des questions d'actualité. Je te raconte pas la gueule de l'actualité... Première question : "que pensez vous du secteur de la pêche en France?" Je sais même plus ce que j'ai répondu, j'étais en pilote automatique. En fait, pendant tout le truc, je m'imaginais dans la peau du mec qui me parlait, alors forcément j'étais à deux doigts de la suffocation. En plus, je pouvais pas m'empêcher de répéter toutes leurs questions d'un air songeur comme si c'était les plus connes que j'avais entendu de ma vie - ce qui était pas loin de la vérité. Le deuxième mec, le baraqué - peut-être pour m'aider, j'sais pas - me lance: disons que vous êtes commissaire de l'Union Européenne, vous êtes chargé de donner ou non aux pécheurs de nouvelles subventions, qu'est ce que vous faites? Moi je le regarde, un peu éberlué, je lui réponds: écoutez, je peux pas vous donner une réponse comme ça, moi, faudrait peut-être voir avec les autres pays européens. Il me coupe, il me fait non non, vous voyez avec personne, faut que vous me donniez une réponse. Il ajoute un truc en marmonnant que je ne comprends absolument pas. Je me penche en avant, je lui demande s'il peut répéter et il me fait non je vous l'ai déjà dit une fois ça devrait suffire. Je lui réponds ok, tant pis, si je comprends que vos fins de phrase, je vois pas ce que je pourrais dire d'intéressant. A ce moment là, je crois que la température est encore tombée de dix degrés... La meuf, elle était plus adepte des mises en situation, ambiance jeux de rôles à la con, pour tester mes réactions face à l'obligation de prendre des initiatives... je lui ai bien signifié que moi je jouais pas pour avoir le plus gros bureau - à chaque nouveau problème qu'elle me posait je répondais que j'allais en référer à mes supérieurs. Et puis le têtard reprend la parole, il me dit: est ce que vous pensez que la cravate est un signe d'élégance? J'ai failli me mettre à rire, je le regarde, je répète avec un air pénétré: est-ce que la cravate est un signe d'élégance...? Bon... ben écoutez... la cravate... oui, c'est un signe d'élégance pour ceux qui pensent qu'être bien habillés apporte un certain crédit, mais après on peut être l'homme le plus vulgaire du monde et porter une cravate, hein, ça change rien. Le gars, il a tiré c'te gueule... et moi dans ma tête j'étais là, je me disais pourvu qu'il l'ait pas trop pris pour lui. Evidemment, en fin de compte, je me suis fait piégé. La baraque me dit : à propos, qu'est ce que vous pensez de la mise en place d'un système de quotas et de primes? Ca vous choque? Moi je hausse les épaules, je voyais pas trop de quoi il voulait parler, je lui dis: Me choquer? Non, si c'est une façon d'augmenter le rendement, pourquoi pas... Il prend un air scandalisé, il me fait ah, c'est le seul but que vous y voyez, vous? Augmenter le rendement? Je lui dis: Ben je sais pas, ça peut aussi apporter une motivation supplémentaire à ceux qui sont arrivés un petit peu là par hasard. Il me répond oui et bien en parlant de gens qui sont là par hasard, vous êtes arrivés comment ici, vous? Grand vide dans ma tête... Je respire un grand coup et je lui mitonne un truc comme quoi j'ai arrêté l'école en troisième – parce que moi, je voulais juste un boulot pas trop pénible, pas trop mal payé et sans aucune responsabilité, si je lui disais que j'ai un BAC+2 c'était mort - et voila que je lui récite du Zola en me la jouant pauvre mais digne. Et c't'enfoiré de têtard me sort: est ce que vous croyez qu'on a vraiment besoin de quelqu'un qui n'a qu'un BEPC ici? Je lui réponds sèchement que comme l'annonce spécifiait qu'aucun diplôme n'était requis, j'étais sensé avoir ma chance... S'en est suivi une plage de silence accablé des deux côtés du bureau. Ce que j'ai pas compris, c'est la dernière question. Avant de me foutre dehors, la baraque me dit: vous savez à quelle place la France a terminé aux derniers J.O.? Je soupire, je dis j'en sais rien, 35eme? Le mec, complètement outré, me gueule mais non on a fini 4eme. J'ai haussé les épaules, j'ai dit ah je croyais qu'on avait tout perdu, comme d'habitude... et je me suis cassé. J'ai pas eu le job.
[...]
- On peut voter pour Apple aux prochaines éléctions? Parce que bon, quitte à avoir un truc minuscule qui vaut la peau du cul autant que ce soit joli et que ça fonctionne, quoi.
[...]
- T'as vu, NTM se reforme.
- En forme de quoi ?
[...]
- (chantonnant) Tu sais quelqu'un m'a dit que quelqu'un lui a dit que quelqu'un lui a dit que quelqu'un lui a dit...
- Vas-y, on s'en bat les flans du téléphone arabe de Carla Bruni.
[...]
– Le plus beau mec du monde, il serait émetophage, j'en voudrais pas.
– C'est clair, même si c'est le dernier qu'il reste sur terre, c'est hors de question...
– De toute façon, si c'est le dernier qu'il reste on lui fait la peau, ce serait dommage de s'arrêter si près du but.
[...]
- ...c'est là qu'il m'a présenté Cindy, consanguine, chômeuse, pédophile... enfin, née à Calais, quoi.
[...]
- On avait pas rangé la table cet après-midi?
- Tu crois? Je sais plus.
- Ben oui, j'ai l'impression qu'il y a pas si longtemps j'avais un vrai lieu de vie de ce côté et maintenant je me sens oppressé, j'ose plus bouger.
- C'est vrai que la pile de trucs avance dangereusement vers nous.
- Oui, elle attaque avec sobriété mais je tiens à dire qu'on est pas dupes.
[...]
- Elle, chaque fois qu'elle ouvre sa gueule, j'ai envie de lui casser la bouche pour lui signifier que ça n'a déjà que trop duré.
- Ouais, faudrait vraiment qu'elle se contente de chanter dans sa salle de bain...
- ... Et qu'elle ferme la porte surtout.
[...]
- ... J'étais super pressée, je me précipite dans le métro comme une furie, et évidemment une borne sur deux ne fonctionnait pas. Il y avait un monde fou et j'avais pas le temps d'attendre un ticket. Je ressors en courant, je me jette dans le premier taxi qui passe et, stupeur, je me rends compte que le chauffeur c'est une vielle dame de 65-70 ans, avec des lunettes de soleil, des cheveux peroxydés et un chemisier chamarré de toutes les couleurs. Cash, je me dis ok, je suis pas arrivée. Contre toute attente, elle roule comme une tarée et commence à pester au niveau de la rue de Rivoli parce que tout était bouché. A un moment, elle m'indique un truc sur le trottoir et me dit "vous ne trouvez pas ça honteux, vous?" Je tourne la tête, je vois un groupe de clodos étalés devant les boutiques de luxe. Je n'ai pas eu le temps de formuler la moindre réponse qu'elle éructait déjà "il attend quoi Sarkozy pour les loger, ces malheureux? Qu'ils attrapent des sales maladies et qu'ils nous refilent la peste?"
- Elle t'a dit ça, sérieux?
- Sérieux.
- Ahaha, les gens sont magiques, on devrait vraiment leur parler plus souvent.














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